« Sur les réseaux sociaux comme dans la réalité, on observe une radicalisation du débat »

Tribune publiée dans Le Monde le 20/11/2020

Plutôt que la modération ou la réglementation, impuissantes, la consultante en communication Claire Gerardin suggère, dans une tribune au « Monde », de répondre au ressentiment qui s’exprime sur les réseaux sociaux.
Les plates-formes possèdent très peu de moyens pour gérer les contenus haineux sur leurs sites. Elles emploient des modérateurs qui ont quelques secondes pour décider de retirer ou non des contenus signalés par des utilisateurs ou par leurs propres algorithmes. Elles se conforment aussi aux réglementations de chacun des pays dans lesquels elles sont présentes. Par exemple, le premier amendement de la Constitution américaine interdit la glorification de la violence, mais pas la propagation de propos haineux ou racistes, comme c’est le cas en France. Ou enfin, elles peuvent décider de modifier leurs algorithmes d’affichage pour réduire la visibilité de certains contenus sur les fils d’actualité.

Mais elles ne peuvent rien contre les nombreuses techniques de contournement que certains internautes maîtrisent bien, comme l’utilisation de mots à la place d’autres. Ni contre le caractère ingérable des volumes de contenus produits chaque jour et qui nécessiteraient des millions de modérateurs supplémentaires. Sans compter que ces derniers sont soumis à des biais et ne peuvent jamais prendre de décisions neutres.

Le problème résiderait alors dans le modèle économique de ces plates-formes. Tant qu’il sera construit autour de l’attention des internautes, afin qu’ils visualisent le plus de publicités possible, toutes les techniques de rétention généreront invariablement de l’addiction et de l’agressivité. La solution n’est donc pas à chercher dans la réglementation, comme l’observe l’économiste Joëlle Toledano, autrice de GAFA, reprenons le pouvoir ! (Odile Jacob, 192 pages, 19,90 euros).

Ressentiment collectif

En attendant que le système économique change, nous devons mieux comprendre l’évolution de notre société. Depuis le XVIIIe siècle, et surtout depuis le début du XXe siècle, les individus des sociétés occidentales ont gagné en autonomie, ou en illusion d’autonomie, via le développement de la société de consommation et du système démocratique. Ce qui leur donne la possibilité de décider, de faire de nombreux choix et de les exprimer. S’ajoute à cela, en Occident, une psychologisation de la manière de se penser dans le monde, entraînant un questionnement sur soi-même et donc, notamment, sur les limites à notre développement. Les individus rêvent alors de plus en plus d’affranchissements et de libertés. Ce qui ne va pas sans frottement constant avec la réalité, car ce désir est très régulièrement entravé. On ne supporte plus d’être contraint par la domination, ou que quelqu’un ou une institution décide pour nous. Loin de remettre en cause le progrès que cette autonomie représente, il s’agit désormais d’apprendre à mieux la comprendre, pour mieux vivre avec.

Mais ceux qui y résistent encore éprouvent avant tout du ressentiment. Sur les réseaux sociaux comme dans la réalité, on observe ainsi une radicalisation du débat, sous l’effet de cette émotion issue de la colère. Ce qui est inquiétant, car la traduction du ressentiment dans le collectif ne produit pas de solution politique viable. Bien au contraire.

Ce ressentiment naît de plusieurs mécanismes. Celui du phénomène de dénarcissisation des individus, en partie lié aux méthodes de management actuelles qui considèrent les individus comme interchangeables sur le marché du travail. Ils se renarcissisent alors dans la consommation et le divertissement, et ce mouvement de compensation les fragilise. Celui, aussi, typique des sociétés démocratiques, du sentiment d’injustice face aux inégalités croissantes. Pour s’en insurger, certains considèrent qu’ils ne sont pas bien représentés démocratiquement, ou même qu’ils n’ont pas besoin de l’être. Ils s’expriment alors en dehors du processus démocratique, sur un mode direct, via les réseaux sociaux notamment. Ils voient dans la radicalité et le conflit le seul moteur de l’histoire. Ce qui va à l’encontre du mouvement social qui revendique des droits dans le respect de certaines règles.

Sublimer les pulsions

Tant que cette colère n’est pas canalisée, elle n’a aucune chance de déboucher sur une solution politique saine. Au contraire, elle entraîne les individus dans des postures victimaires, puis dans des troubles oppositionnels. C’est-à-dire qu’ils perdent le sens de leur revendication et sont d’emblée en opposition, peu importe avec quoi. Ce qui se manifeste par du conspirationnisme, du complotisme, du populisme, ou encore du fascisme (et le choix de représentants fascisants, c’est-à-dire autoritaires). Ces comportements peuvent entraîner des passages à l’acte violents, considérés comme unique solution.

Pour ne pas céder à la pulsion du ressentiment, il faut parvenir à s’y confronter et à la dépasser, en la sublimant. Comment ? En réorientant les politiques publiques pour inspirer à nouveau un sentiment de représentativité ; pour que leur rôle ne se limite plus à celui de gérer des droits mais prenne en compte le soin des individus. C’est-à-dire en considérant comme prioritaires les rôles de la santé, de la culture, et de l’éducation, seules forces de sublimation des pulsions « ressentimistes » capables de les transformer en actions politiques fertiles, comme le propose la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury dans Ci gît l’amer (Gallimard, 336 pages, 21 euros).

Les réseaux sociaux sont une chambre d’écho de l’expression colérique, et ils la banalisent. Pour ne pas risquer de voir se développer de nouveaux Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Viktor Orban, on devrait ne pas s’y habituer et pouvoir remettre en cause ce mode d’expression politiquement improductif.

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