Élections : notre cerveau est conçu pour croire aux infox

Tribune publiée dans Les Echos le 29/10/2021

La campagne présidentielle draine son lot de désinformations, qui exploitent les leviers de la viralité et notre propension à ne pas utiliser notre esprit critique. On blâme la bêtise et la crédulité de certains, alors qu’il semble que tous nos cerveaux soient façonnés pour la crétinerie. Ce qui est loin d’être irrémédiable.

Avant les réseaux sociaux, les médias avaient la capacité d’influencer les convictions des individus, car seuls les journalistes avaient pour fonction de transmettre l’information. Il était très difficile d’accéder à d’autres sources d’actualités. Aujourd’hui, il est très facile de consulter des nouvelles différentes et de s’en faire sa propre opinion. Ce qui a pour conséquence cette situation tout à fait étonnante où des millions de personnes sont convaincues de la platitude de la terre. On pourrait croire que leur niveau de crédulité correspond à celui de leurs études, or, la logique inverse est tout aussi probable. Car plus on est éduqué, plus on lit et s’informe, et donc plus on s’expose à la propagande.

Idée reçue

Pour se laisser entrainer par la vraisemblance de ces réalités alternatives, il serait par ailleurs faux de blâmer le manque d’intelligence. Bien que cette idée soit régulièrement véhiculée par certains gouvernants et représentants politiques, par exemple lorsque s’exclamait Gilles Le Gendre, président du groupe La République en marche à l’Assemblée nationale entre 2018 et 2020, à propos des gilets jaunes : « notre erreur est d’avoir probablement été trop intelligents, trop subtils ». D’ailleurs, pour Emmanuel Todd, auteur de Luttes des classes en France au XXIème siècle (Seuil, 23/01/2020, 22.00 €), on assisterait plutôt à une régression intellectuelle des élites gouvernantes qui restent dans leur catégorie éducative par héritage, et blâment la population pour leur impuissance sur la scène internationale, jusqu’à la mépriser.

L’intelligence quésaco 

Il existe beaucoup de définitions théoriques de l’intelligence, les spécialistes s’accordent néanmoins sur celle qui mentionne le fait de posséder une certaine capacité d’adaptation, d’apprentissage, et de résolution de problèmes. Mais on pourrait penser que nous sommes tous spontanément bêtes, puisque le psychologue et économiste Daniel Kahneman, via sa théorie des perspectives développée au début des années 2000, révèle, entre autres, que le cerveau humain est dominé par sa partie irrationnelle. Nos décisions seraient ainsi en premier lieu guidées par nos émotions, nos croyances, qu’elles soient logiques ou non. D’ailleurs les techniques de marketing et de neuromarketing, appliquées à l’incitation à l’achat, à la politique, ou encore à la désinformation sont aujourd’hui largement basées sur la sollicitation de nos émotions.

Développer l’esprit critique

Sur cette base, et pour y remédier, Olivier Houdé, enseignant et chercheur en psychologie, auteur de L’intelligence humaine n’est pas un algorithme (éditions Odile Jacob, 03/04/2019, 22,90 euros), pose la théorie des trois systèmes cognitifs. Grâce à elle, nous pourrions désormais apprendre à arbitrer entre nos pensées spontanées et logiques. Comment ? Il s’agit d’éduquer notre cortex préfrontal. C’est là que se situe notre système 1 ou fonctionnement heuristique, basé sur une logique rapide, automatique, qui favorise le fait de céder à ses impulsions car elle est activée en quelques dizaines de millisecondes. Mais aussi notre système 2 ou algorithmique, qui nécessite un effort cognitif et une analyse se déroulant en quelques secondes ou minutes. Puisque ce dernier est beaucoup plus lent, ce n’est pas celui-ci que l’on utilise dans la plupart de nos raisonnements. Il s’agit alors d’activer notre système 3, rarement utilisé, qui inhibe le premier pour activer le deuxième. C’est cet esprit critique, dédié à arbitrer nos automatismes qui devrait être le moteur de nos actions et de nos pensées. Pour le stimuler, nous devons utiliser les émotions contrefactuelles que sont le doute, la curiosité, et le regret. Elles permettent d’aller contre notre propre pensée, de leur opposer une contradiction, d’imaginer que les choses peuvent être autrement. Cette reconfiguration neuronale permet ainsi d’inhiber notre logique spontanée.
Pour évaluer ses progrès, plutôt que de miser sur la seule intelligence qui se mesure par le quotient intellectuel, on devrait ajouter un quotient inhibiteur, adapté à la plasticité du cerveau, qui évaluerait l’esprit critique. Le premier évolue très peu au courant de la vie tandis que le second peut être largement développé et entraîné pour l’automatiser. D’ailleurs, le chercheur a lancé une expérience participative, à laquelle participent de nombreux professeurs du monde entier qui souhaitent expérimenter dans leurs classes l’entrainement à l’inhibition. Nous ne sommes pas condamnés à être irrationnels, et pouvons atteindre des niveaux d’intelligence nouveaux, adaptés à notre époque. 

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