Va-t-on tous se convertir aux Low Tech ?

Article publié dans Le Monde le 21/09/2019

Dérèglement climatique, épuisement des ressources, des espèces, de la biodiversité, mais aussi fragilité du système social et économique, pour les collapsologues, l’ère industrielle atteint ses limites. Ils y voient un impératif de décroissance, à l’opposé de l’approche « techno-solutionniste », et prônent notamment l’adoption des « low tech ».

La collapsologie est une approche transdisciplinaire développée en France par l’Institut Momentum, créé par Yves Cochet, ancien Ministre de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement et mathématicien. Et promue par Pablo Servigne, expert en agronomie et biologie, et Raphaël Stevens, expert en résilience des systèmes socio-écologiques via leur essai « Comment tout peut s’effondrer » (éditions Seuil, 2016). Elle englobe l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle, aussi appelée « anthropocène », et de ce qui pourrait lui succéder. Si la théorie de l’effondrement est nouvelle, les angoisses que suscitent la crise environnementale ne le sont pas. Et notre époque n’est pas la première à réveiller sa conscience écologique. Par exemple, déjà au 18eme siècle, on s’inquiétait de l’impact de la déforestation sur le climat ; et au 19eme siècle, avant la globalisation agricole, de l’épuisement des sols et des risques de famines. Puis, au milieu du 20eme siècle, le constat de l’effondrement de la civilisation industrielle émerge. Des experts s’emparent du sujet et publient des essais qui se vendent à des millions voire des dizaines de millions d’exemplaires pour certains. C’est le cas pour « La planète au pillage » du naturaliste Fairfield Osborn (« Our Plundered Planet », Editions Little, Brown and Company, 1948), de « La faim du monde » de l’écologue William Vocht (« Road to survival, Editions W. Sloan Associates, 1948), de “La bombe P” du biologiste Paul Erlich (« The Population Bomb » Editions Sierra Club/Ballantine Books, 1968), ou encore du « Rapport Meadows » (publié en français sous le titre « Halte à la croissance ? », editions Fayard, 1972) commandé par le groupe de réflexion international Le Club de Rome à des chercheurs du MIT. (« Introduction à l’histoire de l’environnement », Paris, Editions La Découverte, coll. « Repères Histoire », 2014, Jean-Baptiste Fressoz, Frédéric Graber, Fabien Locher, Grégory Quenet).

Aujourd’hui, face à cette crise écologique, de nombreux scientifiques voient dans l’innovation et les nouvelles technologies la solution. Mais ce n’est pas l’avis de Philippe Bihouix, ingénieur, membre du conseil d’administration de l’Institut Momentum, et auteur de « Le Bonheur était pour demain » (Seuil, 2019). Pour lui, cette promesse est celle de « techno-solutionnistes béats ». Il critique cette vision cornucopienne – du latin cornu copiae qui signifie corne d’abondance – selon laquelle le progrès et l’innovation technologique doivent permettre à l’humanité de subvenir indéfiniment à tous ses besoins. Il propose plutôt une série de mesures concrètes (réduction de la taille des voitures, instauration d’une politique fiscale environnementale, interdiction des emballages jetables), et une nouvelle utopie, composée de lenteur et de simplicité, de remise en question de la notion de confort et de désir, mais aussi des liens humains.

Il encourage alors le développement et l’utilisation de solutions « low-tech ». Ces techniques simples visent à permettre de vivre mieux avec moins, d’encourager des modes de consommation et de production sobres et collaboratifs, et de changer notre relation aux technologies, en nous incitant à en faire un usage plus sobre. De nombreuses entreprises et start ups de l’économie sociale et solidaire (ESS), et les mouvements citoyens du logiciel libre s’y attèlent.

Le magazine Socialter, (Hors-Série « L’avenir sera Low Tech », N°6 mai-juin 2019), répertorie plusieurs de leurs initiatives. Par exemple dans le secteur automobile, certaines start-ups ont réussi à concevoir des véhicules électriques pesant 425 kilos (contre deux tonnes en moyenne pour les modèles des grands constructeurs actuels). Pour le bâtiment, qui représente 45% de la consommation énergétique et produit plus de 25 % des émissions de gaz à effet de serre, des cabinets d’architectes misent sur un retour à des matériaux biosourcés : le bois, la terre, le chanvre, ou encore la paille. Et sur des dispositifs sobres tels que la ventilation naturelle, la végétalisation des surfaces, la collecte d’eau fluviale, les chauffe-eau et chauffages solaires, les douches à recyclage, les systèmes de phyto-épuration des eaux usées, etc.

En matière d’agriculture, le développement des techniques en « ponie » (qui signifie travail en grec) se multiplient. L’aquaponie (la culture des végétaux en symbiose avec des poissons), l’hydroponie (culture maraichère sans sol), l’aéroponie (culture maraichère hors sol) permettent de faire jusqu’à 90% d’économies d’eau par rapport à l’agriculture classique. Dans le numérique, qui sera responsable de 7 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre en 2025, et qui menace d’épuiser les ressources en métaux rares (cuivre, étain, terres rares, etc.), des innovations se développent aussi. A l’instar du Raspberry Pi, un ordinateur de la taille d’une carte de crédit déjà vendu à 25 millions d’exemplaires, qui consomme très peu d’électricité, et utilise du matériel de récupération. Et du processeur probabiliste conçu par le chercheur Avinash Lingamnemi qui, moyennant quelques bugs quasi imperceptibles pour l’utilisateur, est quinze fois moins énergivore qu’un processeur traditionnel.

Ces innovations pourraient se multiplier, notamment grâce à la première école française Low Tech Skol, créée par Fréderic Bardeau, le cofondateur de Simplon.co (une entreprise qui propose des formations aux métiers techniques). Elle ouvrira ses portes à Guigan en Bretagne à une vingtaine d’étudiants à l’automne 2019. Ou au Low Tech Lab, présent en France et bientôt au Maroc et en Inde, qui propose un programme de recherche et de documentation open-source pour promouvoir des initiatives à succès et sensibiliser les publics.